Banlieue - Quelques réflexions

mardi 27 décembre 2005.
 

Me revient en mémoire une de ces vieilles (années 1950...) chansons débiles qui font le bonheur de Philippe Meyer. Elle est de l’immortel auteur de « Papa, maman, la bonne et moi », chantre franchouillard des classes moyennes françaises toujours en activité, Robert Lamoureux (« ...pour plaire aux dames, c’est merveilleux ! »), ça doit rappeler quelque chose aux plus anciens de nos lecteurs. Le refrain disait ceci, si ma mémoire est bonne : « Banlieue, c’est un paradis que Dieu a mis sur terre/Banlieue, c’est le paradis de tous les gens heureux ». Pas mal, hein ? Voilà qui sent bon le pavillon de meulière, le boeuf mironton qui mitonne au coin du fourneau et le nain de jardin montant la garde sur la pelouse bien taillée ; avec quelquefois le chien plus ou moins « méchant », parce que, tout de même, fût-ce au paradis, faut se méfier des voyous.

Si cette banlieue-là existe encore peu ou prou, disons que ce n’est pas elle aujourd’hui que le mot évoque spontanément. Surtout ce lundi matin où je rédige cette chronique, après une onzième nuit de violences, cette sorte d’émeute éclatée qui se répand dans tout l’Hexagone et dont on ne voit pas le bout.

C’est peu de dire que les plus hautes autorités paraissent larguées, impuissantes, pitoyables. Hier soir, un vieux Président jusqu’ici muet comme une carpe a fini par s’adresser au pays sur les marches de son perron élyséen. Comme s’il s’acquittait d’une corvée. Ceux qui attendaient un discours cohérent en seront pour leurs frais. Disons que Chirac a fait du bruit avec sa bouche. Il ne semble en rien maîtriser la situation. Ce lundi soir, ce sera à Villepin d’intervenir à la télévision : sans préjuger, on doute que le Premier ministre ait dans sa besace de quoi ramener le calme. Ce sont nos « rois maudits » à nous : leur échec est patent, dramatique. Cette fin de règne est grosse de tous les dangers. Le troisième larron de ce fiasco national, c’est bien sûr Sarkozy. Le petit coq de la basse-cour gouvernementale, le m’as-tu-vu de Beauvau, le docteur ès-brouffe de la droite au pouvoir sort en guenilles de cette crise majeure. En réclamant sa démission, les jeunes révoltés de nos cités-ghettos ne se trompent pas de cible : c’est bien lui le premier responsable de cette flambée de violence. Seul son renvoi permettrait, peut-être, de calmer les colères.

Chirac ne s’y résoudra qu’en toute dernière extrémité. Ce qui promet encore bien des nuits agitées avec, dans chaque affrontement, le risque de l’irrémédiable. QUELQUES RÉFLEXIONS

Bornons-nous, dans le cadre de cette chronique, à énoncer quelques réflexions qui relèvent du sens commun et ne prétendent pas à l’originalité.

­ D’abord, oui, il y a bien une « racaille » qui prospère dans ces zones déshéritées de nos grandes villes. D’ailleurs, le mot lui-même est employé par les habitants (en verlan courant, les jeunes disent « caillera »). Ce sont des bandes organisées, dont les activités diverses relèvent du gangstérisme pur et simple, qui se disputent le terrain (et les « marchés » divers, dont celui de la drogue) et font régner « leur loi » (celle du milieu) sur « leur territoire », par l’intimidation, voire la terreur. Ces gens-là sont très minoritaires. Mais auprès d’une population jeune, en échec scolaire, stigmatisée par le chômage, la précarité, l’instabilité familiale, la démission parentale, ces « caïds » jouissent d’un certain prestige : ils ont de la « maille » (du fric) et tout ce qui va avec. Dans un système entièrement soumis au règne de l’argent, où s’étale partout l’opulence des riches, où tout est fait pour pousser à la consommation de biens inaccessibles aux pauvres par les voies normales, la tentation est forte de céder à la débrouille, voie naturelle vers la délinquance. La prison, pourrissoir bien établi, est souvent vécue comme un titre de gloire.

Rien, pour autant, n’autorise un ministre de la République, en permanente représentation publicitaire, à utiliser un vocabulaire qui stigmatise toute une population censée relever du « nettoyage au Kärcher ». Ni ses flics à lâcher des grenades sur les mosquées. On peut être pauvre et paumé et avoir sa dignité. L’exigence de « respect » est au coeur de la flambée actuelle.

­ Ensuite, il est vain de chercher je ne sais quel complot d’on ne sait quelle organisation subversive (islamiste, par exemple) dans la situation de révolte que nous vivons. Et ce ne sont pas non plus les bandes organisées, la voyoucratie en place, qui mènent la danse : quel intérêt y auraient-elles ? Aujourd’hui comme hier, le milieu a horreur du désordre, qui nuit à la bonne marche des affaires.

Nous assistons plutôt à l’expression spontanée et incontrôlée d’un immense ras-le-bol accumulé, à l’explosion d’une désespérance poignante rendue irrépressible par la mort tragique des deux jeunes de Clichy-sous-Bois, plus ou moins poursuivis par les flics (on n’en connaît toujours pas les circonstances exactes ; mais même s’il n’y a pas eu chasse au sens propre du terme, Bouna et Zyed se sont sentis menacés, comme se sentent menacés, même quand ils n’ont rien à se reprocher, tous ces jeunes en butte à des contrôles incessants, souvent inutilement brutaux et parfois clairement racistes) (1). D’où les premières échauffourées, sur les lieux mêmes du drame, qui se sont ensuite étendues dans quasiment tous les quartiers sensibles, tant les situations sont comparables dans un vécu quotidien tissé d’humiliations de toutes sortes. Où les drames de l’été ont aussi contribué à durcir le climat : aussi bien les incendies dans les taudis de l’immigration à Paris que les images insoutenables des jeunes Africains refoulés des enclaves espagnoles du Maroc, tout cela fait sens et alourdit les contentieux. Les jeunes (souvent très jeunes) manifestants vivent donc leur révolte comme une sorte de vengeance sur une société qui les rejette ; mais aussi comme une sorte de grand jeu tragique, un « Interville » sauvage, où il s’agit de faire mieux, plus fort, plus brutal que les copains (et souvent rivaux) de la « téci » voisine, les scores s’inscrivant chaque soir sur les écrans de télé.

Ce sont ces caractéristiques (humiliations, spontanéité, vengeance sociale, émulation, etc.) qui rendent la situation pour l’heure insaisissable, qui la font ressembler au Mai 68 des étudiants ­ quand le ministre de l’Intérieur de l’époque, Fouchet, parlait de « la pègre sortie du pavé ». Avec cette différence essentielle que les révoltés d’alors étaient les enfants de la bourgeoisie et que le risque est grand qu’on ne prenne pas les mêmes gants avec ceux d’aujourd’hui, enfants de gueux.

­ S’il faut s’efforcer de comprendre, il n’est pas question d’approuver des actes qui relèvent du vandalisme pur, et dont il est exact de souligner qu’ils font pour premières, principales et le plus souvent uniques victimes (les beaux quartiers, pour le moment, sont au spectacle) les habitants des quartiers eux-mêmes, ceux qui partagent avec les émeutiers le quotidien délabré et souvent sinistre des cités-ghettos.

Brûler des voitures, des bus, des écoles, des gymnases, des commerces, des centres sociaux, c’est d’abord rendre à tous ceux-là la vie encore plus difficile. Et si la situation devait durer, il n’est pas malin de prévoir qui, sur le plan politique et électoral, en récolterait les fruits. Le Pen et Villiers ont toutes les raisons de se frotter les mains tout en faisant mine de s’indigner. Ou même Sarkozy : s’il a définitivement perdu en cette affaire, aux yeux des gens sensés, le statut d’homme d’État auquel il aspire, il peut encore espérer capter la colère des électeurs toujours en quête d’un homme fort. De même, une certaine frange extrémiste de l’islam peut compter profiter des circonstances pour accroître encore son influence auprès d’une population musulmane excédée qui se détournerait plus encore d’un modèle de civilisation aussi peu... civilisé que celui dont notre pays donne spectacle au monde (voir avec quelle sévérité la presse étrangère rend compte de la situation). On peut même redouter que ces réseaux terroristes, dont on nous dit régulièrement qu’ils se préparent à passer à l’action en France, trouvent l’occasion trop belle pour ne pas pousser les feux de leurs funestes desseins : dans le bordel ambiant, il est probable que la vigilance policière à leur égard a tendance à se relâcher, on ne peut pas être partout.

Il faut donc, oui, que soit rétabli « l’ordre républicain », qui pourrait dire le contraire ? Reste à savoir comment ; et s’il peut s’exercer durablement dans un contexte d’injustice sociale inchangé. Nous ne sommes plus au temps de Goethe, qui disait « préférer une injustice à un désordre ». Dans une époque où l’information circule à la vitesse de la lumière, injustice et désordre marchent du même pas.

­ Et la gauche, dans tout ça ? Cette gauche gouvernementale (le PS pour l’essentiel) peut, à bon droit, fustiger la politique de la droite qui, par ses coupes claires dans les dispositifs d’encadrement des cités (emplois jeunes, subventions aux associations, personnel éducatif, police de proximité...) (2), a largement contribué à durcir la situation jusqu’à la rendre intenable. Oui, reconnaissons-le, c’était plutôt mieux avant.

Nos hiérarques socialistes n’ont pas, pour autant, de raisons de pavoiser. Après tout, le mal des banlieues ne date pas d’hier. Et depuis Vénissieux (1981) et la marche des beurs (1983), trop peu a été fait, et pas assez bien, pour l’extirper. Parmi les fautes qu’on est en droit de lui reprocher dans une « politique de la ville » à l’efficacité douteuse, on peut rappeler la nomination de Tapie à ce poste ministériel stratégique (rodomontades en tous genres suivies de peu d’effets), ou encore le volontarisme illusoire de ces « 80 % de bacheliers », dont j’entendais Rocard s’enorgueillir, lundi matin encore sur Inter, et qui a abouti à des diplômes dévalorisés et dans des culs-de-sac universitaires (sur ce sujet, et la vie des banlieues en général, lisez, si vous ne l’avez déjà fait, l’éclairant dialogue de Younes Amrani et Stéphane Beaud, qu’on vient de rééditer en poche) (3), ou l’instrumentalisation d’associations plus ou moins bidon, médiatiques à 90 %, qui ont marché un temps auprès des bobos (SOS-Racisme dans les années 1980 ou Ni putes ni soumises aujourd’hui), qui n’ont jamais vraiment embrayé auprès de ceux qu’elles étaient censées servir et représenter. Le reproche principal restant de s’être plié aux exigences d’une Europe libérale et aux ordres du tout-marché, s’empêchant ainsi de mettre le paquet pour préserver un « modèle social français » qui n’a cessé de se dégrader.

Non, vraiment, nos sociaux-libéraux ont tout intérêt à la jouer modeste. Les militants du PS sauront-ils s’en souvenir au moment où ils posent leurs bulletins dans les urnes du parti pour choisir leur nouvelle direction ?

À ce jour, vous avez déjà la réponse, que j’ignore encore.

pol-bl-bn@wanadoo.fr

(1) Sur le racisme ordinaire de la police, lire, de l’avocat d’origine martiniquaise Alex Ursulet, le récit de son aventure lors d’un contrôle de police, Pourquoi me tutoyez-vous ?, Flammarion, 232 p., 18 euros. Édifiant !.

(2) Voir Police de proximité, Sébastien Roché, Seuil, 306 p., 22 euros. Décortiquant !

(3) Pays de malheur ! Un jeune de cité écrit à un sociologue, La Découverte/Poche, 254 p., 9 euros. Émouvant et passionnant !

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